À l'occasion de la sortie du deuxieme tome de sa série LE BLEU DU CIEL, le talentueux KARA nous dévoile les secrets de fabrication de son nouvel album.
- Après tes deux premières œuvres, Le Miroir des Alices et Gabrielle, et le scénario de Réalités, tu nous reviens avec le tome 2 du Bleu du Ciel. L'approche scénaristique a-t-elle été la même pour ces trois séries ? Et au niveau graphique, quels sont les changements ? Préfères-tu tout faire toi-même ?
Concernant l’approche scénaristique, GABRIELLE était un volume unique et LE MIROIR DES ALICES un diptyque.
Afin de pouvoir développer mes intrigues, au niveau de l’histoire ou des péripéties (scènes d’action, rebondissements, dialogues, etc…), j’ai choisi de faire une trilogie pour LE BLEU DU CIEL. Pour Le Miroir, le scénario était linéaire et c’est l’aspect psychologique des protagonistes qui était mis en avant. Pour Le Bleu, en plus de gérer la personnalité des différents protagonistes, il a fallu leur adjoindre une histoire, un passé, .... Le tout inséré dans un scénario plus tumultueux, plus riche en coups de théâtre et en flashbacks, et donc en informations. Le scénario du second volume est beaucoup plus complexe, introspectif, et surtout plus philosophique que le premier volume.

Dans celui-ci, nous découvrons le passé de Lilith, sa façon de penser, de voir le monde et son évolution religieuse. Pour aérer les différentes phases de dialogues, parfois très denses, j’ai inséré quelques scènes d’actions qui soutiennent la dramaturgie du récit. Le tout de façon homogène. Certaines sont de véritables moments de fun comme cette poursuite automobile aux nombreuses cascades, dont une complètement insensée et impossible à réaliser en live dans un film d’action ! Je vous laisse la surprise, mais je me suis beaucoup amusé à la dessiner !
Graphiquement, j’ai affiné mon trait, ce qui m’a permis de travailler plus en détail les costumes, les visages et aussi les décors, notamment ceux de l’antique Jérusalem. De ce fait, la narration, le graphisme, les couleurs sont un tout que je désire maîtriser de A à Z pour une meilleure cohésion. Les éclairages par exemple ne sont pas là uniquement pour donner du relief à une scène, mais aussi pour soutenir une certaine tension dramatique : joyeuse, onirique, romantique, dynamique, tragique, etc… Confier cela à un coloriste externe n’est pas chose aisée. Néanmoins, je ne suis pas contre l’idée de travailler avec une tierce personne dans le futur, un scénariste par exemple…
- Le Bleu du Ciel est une série empreinte de philosophie et d'une grande spiritualité : Est-ce un moyen de faire passer des messages et de donner ton avis sur la religion, le bien et le mal ou le monde qui nous entoure ?
Si je ne possède aucune des réponses aux grandes questions de la vie, cela ne m’empêche pas d’y réfléchir. Je donne mon opinion, mais je ne l’impose pas. Je propose à travers mes personnages des pistes de réflexions. Je n’en privilégie aucune.
J’ai écrit le scénario du Bleu du Ciel bien avant la fameuse crise secouant actuellement notre monde, et « malheureusement », celui-ci entre en résonnance avec notre actualité. Ainsi, le jeune chef des démons expose ses griefs contre l’humanité. Bien que je ne sois pas moralement d’accord avec ses méthodes expéditives, les raisons qui le poussent à haïr l’humanité… se tiennent ! Bien entendu, le « méchant voulant détruire le monde corrompu » est un cliché. Mais justement, mon « méchant » va beaucoup plus loin dans sa réflexion. Pourquoi le monde est-il dans cet état ? Pourquoi avons nous construit une telle société ? Peut-on changer les choses ? Mais surtout : En a-t-on envie ? « Vous avez construit votre propre purgatoire » déclare mon démon. Mais nous avons surtout accepté le fait que souffrir, endurer, fataliser, sont des choses « normales », et que refuser cet état de fait fait de vous un paria asocial et immature, une personne que l’on snobe et dont on se moque avec un cynisme à la mode.
Et à ce niveau-là, quand ce démon voit ce que des adultes soit disant intelligents et responsables font de notre monde, il se demande si au final un « gamin » tel que lui ne ferait pas mieux (où moins pire en tous cas…). Mais aurons-nous encore, nous les humains, une place dans son utopie bâtit sur nos cadavres ?
Bousculer les certitudes et les « dogmes » de mes lecteurs, tel est finalement le véritable rôle de ce jeune démon. Ce que je viens de vous citer ne représente qu’à peine 5% des introspections que je mène dans mes récits. Beaucoup d’autres questions sont abordées : Quelle place tient la religion dans l’évolution même des civilisations ? La vision du bonheur est-elle une notion culturelle mondiale ? Peut-on sacrifier l’individu au profit du groupe ? Etc…
Finalement, on peut classer mes questions dans une unique thématique : les conflits d’intérêts.
Ainsi dans Le Miroir des Alices, qui est un récit d’Heroïc Fantasy sans réels « méchants », je présente une histoire où chacun est convaincu d’avoir raison. Chacun défend ses positions et selon ses propres convictions, le lecteur est invité à mener sa réflexion et à choisir son camp. Dans un monde où le manichéisme pur ne suffit plus à cataloguer de manière claire nos notions morales, je pense qu’il faut parfois savoir tout remettre à plat pour faire des choix. Or, tout choix implique un renoncement.
- Tu as également représenté Jésus, dans ce tome et sur la couverture : Est-ce difficile de dessiner un personnage emblématique de la culture judéo-chrétienne, de le faire apparaître sur une couverture ? As-tu rencontré des obstacles ou des difficultés particulières ? T'es-tu fixé des limites ?
Il a fallu pas moins d’une trentaine de croquis, parfois très poussés, pour concevoir la couverture de cet album. Fallait-il mettre où non Jésus sur la couverture ? Si oui, comment le représenter ?
Mon mot d’ordre était : respectabilité.

Cela ne m’a pas posé de problème personnellement. Dans mon album, Jésus reste une figure noble et respectée. Une icône à la fois chaleureuse et bienveillante et surtout ouverte au dialogue. Pas facile de tout représenter sur une couverture. Et d’ailleurs fallait-il tout mettre sur la couverture ? Ne fallait-il pas au contraire garder un peu de mystère justement ? Le résultat final peut sembler être une composition simple. Faire simple est parfois très compliqué paradoxalement car cela implique une plus grande efficacité, un message plus clair et lisible avec très peu d’éléments.
En parlant d’éléments, nous avons choisi d’intégrer sur la couverture un des décors de la BD. Depuis Gabrielle, je n’avais pas mis de décors en couverture. Un comble pour quelqu’un qui met très souvent les décors en avant dans ses cases.
Le résultat final a apparemment plu à tous ceux à qui je l’ai montré.
- Tu sembles toujours autant apprécier les personnages féminins : Te sens-tu particulièrement à l'aise avec la psychologie féminine ou simplement
plus enclin à dessiner les femmes ?
Les deux en fait !
Lorsque j’ai sorti mon premier album, Gabrielle, nombre de lecteurs pensaient que j’étais une femme ! Il était difficile de croire qu’un « mec » puisse donner des personnalités aussi développées psychologiquement à des héroïnes! Encore aujourd’hui, il arrive que l’on parle de moi au féminin. Je le prends comme un compliment !
Plus sérieusement, pour moi créer un personnage implique de lui trouver une histoire et une façon de penser, de voir le monde. C’est ce qui me permet de créer des personnages, que j’espère originaux tout en détournant certains clichés propres au genre de la SF où de l’héroïc fantasy : faire un Diable féminin et pacifiste où une vampire fleur bleue vivant à la lumière du jour fait partie de ces détournements. Mais là encore, méfiez-vous des apparences, les plus innocents de mes personnages cachent souvent de terrifiants secrets entachant leur conscience !
Surprendre, détourner, creuser, confronter, humaniser : tels sont mes leitmotivs quand je crée un personnage.
- Tes dessins de Jérusalem sont très fouillés et précis. Comment procèdes-tu pour créer ce type de décor ? Quel travail de recherche effectues-tu pour en arriver à ce stade ?
Réalisme historique et fantaisie sont mes maîtres mots !
Pour bien comprendre ma démarche, prenons par exemple la ville de Providence que l’on visite dans le premier volume du Bleu du Ciel. Certains lecteurs m’ont dit qu’il y avait un décalage entre son côté champêtre et rustique et l’année de l’action : 1998.
Et pourtant regardez : l’an 2000 est loin derrière nous. Où sont les voitures volantes, les tours de 3 kms de haut et autres pistolets à rayons-lasers que l’on nous promettait dans les films de SF des années 70-80 ? Nous sommes en 2009 et le monde ne ressemble pas à l’Esplanade de la Défense. Nous avons toujours des maisons rustiques à la campagne avec des troupeaux de vaches dans les prés, on envoie toujours une partie de notre courrier sur du bon vieux papier et un timbre. À Tokyo nous croisons des jeunes femmes en kimonos traditionnels montant dans des métros ultramodernes, et dans certaines discothèques parisiennes, le disco fait toujours fureur !
Là où je veux en venir, c’est qu’une civilisation n’avance pas d’un seul bloc. Vous pouvez appliquer cette recette à un film de SF récent comme Ghost in The Shell : Dans un marché aux fruits, on croise des robots à visage humain et des marchandes de couleurs faisant leur tricot sur fond de buildings ultra modernes et de vieilles bicoques en bois.
Quel bordel ! Mais un bordel crédible et cohérent, car vivant et humain ! Où si vous préférez : de la diversité dans l’unité, et de l’unité dans la diversité.
J’ai donc appliqué cette méthode pour ma reconstitution de Jérusalem. J’ai trouvé dans des livres et des reportages TV des reconstitutions très fidèles de l’antique cité. J’ai aussi regardé les grands classiques du péplum comme Ben Hur. Et malgré le statut d’incontournable de ce dernier, je peux vous assurer que sa reconstitution du Temple d’Hérode et de sa forteresse Antonia est hautement fantaisiste. Fantaisiste mais classe !
Et attention, il ne faut pas confondre mes reconstitutions historiques avec les visions oniriques de certains de mes protagonistes lors de leurs monologues internes où leurs dialogues enflammés. Ici, je parle des décors qui auraient pu réellement exister à l’époque de Jésus…
C’est donc cela l’astuce, croiser reconstitution historique parfois très précise et fantaisie architecturale (mais crédible selon l’époque, je le répète). Par exemple, j’ai recréé de façon aussi fidèle que possible l’extérieur du temple d’Hérode, je l’ai même éclairé selon sa position géographique par rapport à la course du Soleil ! Mais pour son intérieur, j’ai vu que celui-ci n’était constitué pour la plupart que de longues galeries monotones. J’ai donc usé de mon imagination pour donner un côté plus « cinématographique » à l’ensemble. Mais pour cela, j’ai repris quelques éléments d’architecture de l’époque comme les chapiteaux des colonnes ou la forme des voûtes et des arches. Idem pour les toits des maisons qui la plupart étaient « plats » à l’époque. J’en ai doté certains de larges terrasses verdoyantes, plus « graphiques » et architecturalement plausibles.
Car après tout, regardez autour de vous, il y a parfois au coin d’une rue une maison un peu plus fantaisiste que les autres. Les passants ne sont pas tous habillés avec la même mode. Je pense que pour toutes les époques, cela devait être un peu la même rengaine. Pourquoi le monde antique n’aurait-il pas eu droit à ses « originaux » ? Alors oui, peut-être que ma reconstitution de l’antique cité n’est pas historiquement juste par endroits, mais qu’importe, c’est ce mélange de reconstitutions et de fantaisie qui à mon sens donne un semblant d’âme et de vie à l’ensemble…
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