BONO
13/08/2010





 
Arleston, Grande Cuvée 2008 - 1/4
date de dernière mise à jour : 23/09/2008 15:07
Soleilprod.com a le plaisir d'ouvrir un Focus en 4 chapitres dédié à Christophe Arleston avec une interview de Thierry Bellefroid. Sacrebleu ! Pourquoi lui ? Mais quelle idée ? Thierry vient de terminer un livre d'entretiens avec Christophe. Ce livre, intitulé Le Voyageur de Troy, entretiens avec Arleston, doit sortir en librairie fin juin 2008. L'immense facilité avec Thierry c'est qu'il suffit de lui poser 2 ou 3 questions et c'est parti ! Ça marche tout seul. La passion, l'enthousiasme et l'humanité qui l'animent nous entraînent à la découverte d'un personnage peu banal.
 
 
"Je ne suis pas rentré dans les albums eux-mêmes,
mais plutôt dans les univers et les motivations.
C'était un passage obligé pour revenir à l'homme :
LA matière qui m'intéresse."
 
 
Comment s'est organisée la réalisation de ce livre ?
Dans la douleur !

Tu as été contacté par Arleston ?
Non, par Mourad, il y a près d'un an, en juillet dernier. J'étais au bord de la piscine, en vacances. Il m'appelle sur mon portable et m'explique qu'il aimerait beaucoup que je réalise un livre d'entretiens avec Christophe que je ne connais que fort peu. Mourad a gardé un souvenir - comme moi, d'ailleurs - très positif de notre rencontre pour le livre sur les éditeurs. Il y a toujours eu depuis une certaine estime entre nous et ce n'est pas la première proposition qu'il me fait, c'est juste la première à laquelle j'ai dit oui.

Vous avez entretenu une correspondance ou tu t'es installé près de l'atelier Gottferdom, à Aix-en-Provence ?
Nous avons commencé par une rencontre en terrain neutre, à Paris. Enfin, quand je dis terrain neutre, le Vin sur Vin n'en est pas un : c'est l'une des cantines parisiennes de Christophe. Moi qui ne suis jamais le dernier ni pour manger ni pour boire, ce jour-là, j'ai battu tous les records. Je sortais d'un déjeuner de jury très très fin (pas le jury, le dîner !) et très très arrosé au Grand Vefour. Deux heures après le pousse café pris en compagnie des membres du jury des prix de la Ville de Genève, on attaquait avec Christophe une carte caloriquement riche et on faisait la dégustation des meilleurs vins de la maison. Si mes souvenirs sont bons, on s'est bu deux extraordinaires bouteilles du Rhône (ou trois ? Non, deux. Un blanc et un rouge) avant de passer aux vins au verre (Jura, Arbois, Alsace).
Nous nous connaissions un peu. On s'était vus à Angoulême, plusieurs fois. Il était venu à Bruxelles sur mon plateau il y a deux ou trois ans, je crois, puis pour un débat que j'avais organisé à la Foire du Livre autour du dernier Astérix - ça s'appelait "faut-il tuer Astérix ?", si ma mémoire est bonne. Christophe avait accepté de jouer les défenseurs d'Uderzo. De Choisy était là aussi. Et Dayez. La rencontre avait été un rien tendue mais entre nous deux, ça s'était très bien passé.
Sinon ? Nous ne savions rien l'un de l'autre ou presque. Christophe a découvert ce soir-là, à Paris, que je m'y connaissais un peu en vins (j'ai identifé le Gewurztraminer au nez, il a apprécié et m'a dit : au moins, je sais que ce qu'on a bu ce soir a profité à quelqu'un qui aime le vin) et moi je me suis dit que, décidément, ça me plairait d'essayer d'aller plus loin avec lui. Nous étions convenus qu'il fallait faire ça sur un rythme élevé, pour aller au fond des choses. Et que ça devait se faire sur son terrain, quitte à se revoir ensuite à Paris.
Nos agendas étaient particulièrement incompatibles. Il nous a fallu patienter près de deux mois pour trouver la bonne période. J'ai donc posé mon sac à Aix la première semaine de janvier. On s'est vus tous les jours. En général, deux à quatre heures de discussion, avec une pause à midi.

C'était sympa le séjour ? Petits plats et bonne bouteilles ? Moins de grisaille que dans ton plat pays ?
Devine ! Janvier en Belgique, je ne te fais pas un dessin. Et évidemment, on a dîné ensemble et pris l'apéro, à l'occasion. Le dernier soir, ça s'est tout simplement terminé dans son appart ; à ce moment-là, on était très loin des préoccupations du livre. C'est quelqu'un que j'apprécie vraiment. Pourtant, nous sommes très mais alors très très différents (j'ai connu ça aussi avec Mourad). Il est d'une pudeur extrême en matière de sentiments. Aussi, lorsqu'il m'a dit à Angoulême quelques semaines plus tard qu'il était vraiment heureux d'avoir fait ma connaissance et qu'il se sentait de réelles affinités avec moi, j'ai été réellement touché ; je sais qu'il faut beaucoup avant qu'il fasse ce genre de déclaration.
Je pense qu'il a apprécié (comme Mourad en son temps et j'arrête là la comparaison car ils se ressemblent moins qu'on le croit) ma manière de le "mettre à nu" sans y toucher, sans jamais lui manquer de respect ni chercher le scoop. Avec une certaine empathie. Et une manière aussi de m'impliquer personnellement dans et en dehors de l'interview. Nous avons passé un marché d'emblée, qui a sauvé le projet : il a accepté de se livrer totalement à condition de pouvoir se relire. Et je lui ai demandé en contrepartie - même s'il devait nuancer l'un ou l'autre propos a posteriori - de ne pas édulcorer son discours par la suite. Ca nous convenait tous les deux comme manière de travailler. Pour le reste, je le baladais dans tous les sens. C'était une vraie conversation à bâtons rompus, si ce n'est au début, où nous avons joué la carte chronologique durant les deux premières heures d'entretien, je pense. Je n'ai jamais tenté d'aller au-delà de ce que je sentais qu'il pouvait ou voulait dire. Du moins, dans un premier temps. Puis, je revenais à la charge, parfois de manière détournée. Et quand la porte se fermait définitivement - ce qui n'est pratiquement jamais arrivé -, je le respectais et n'allais pas plus loin.

Le samedi, j'ai enfin obtenu ce que je voulais. Il m'a raconté son burn out dans le détail et quelques autres choses autour desquelles on tournait depuis quelques jours. Le reste, je l'avais déjà. Je lui ai dit : "Je pense qu'on a fait le tour. On peut arrêter là." Ce qui est amusant, c'est qu'il avait l'impression de ne rien avoir dit de spécial. Il ne parvenait pas à se faire une idée précise de ce qu'il avait raconté. Ni si ça avait un intérêt. Pour moi, il était clair qu'on était allé très loin au-delà de tout ce qu'il avait déclaré ailleurs.

Parle nous du chapitrage justement, comment s'est structuré le livre ?
Là, on entre dans la cuisine interne. Jusqu'il y a quelques années, j'avais deux expériences professionnelles, en plus de ma connaissance de la bande dessinée.
La télévision, où je travaille depuis 20 ans. Totalement inutile dans ce domaine. Et la littérature, mais dans le seul registre de la fiction. On pourrait dire : idem, ça ne sert à rien dans ce genre d'entreprise.
C'est avec Frédéric Niffle que j'ai appris un troisième métier : l'écriture du livre d'entretiens. Le livre sur les éditeurs a été une véritable école pour moi. Je n'avais jamais pratiqué ce type de journalisme et pas davantage cette manière d'écrire, même en presse écrite (il y a une vingtaine d'années, j'ai tâté de la PQR et de l'hebdo) ou spécialisée en bande dessinée. Il s'agit de TOUT réécrire, sans trahir ni l'interlocuteur ni sa manière de s'exprimer. C'est une véritable alchimie. Il en va de même pour le chapitrage.

Au retour d'un tel type d'entretien, tu as des heures de cassettes, tu les retranscris et ça part dans toutes les directions. Qu'en faire ? Le lecteur ne peut pas suivre un chemin aussi tortueux. Il faut créer un cheminement de pensée, une sorte de scénario ou de mise en scène dans lesquels le lecteur peut se reconnaître, une logique qui lui semble s'imposer parce qu'elle paraît adopter non seulement une certaine chronologie dans la conversation mais aussi parce qu'elle respecte certains paliers. Les choses les plus personnelles ne peuvent arriver après dix pages. Si on prend l'exemple du burn out cité plus haut, il y a plusieurs éléments de planting dans les premiers chapitres, mais le moment où Christophe raconte qu'il s'est mis à pleurer devant ses piles d'albums en faisant ses courses dans un hypermarché en se disant qu'il était fini arrive plus loin.

Surtout, ce que je voulais éviter, c'était un livre pour initié, qui connaissait toute l'oeuvre par coeur et aurait voulu savoir comment chaque case d'album avait été imaginée. Je ne suis pas rentré dans les albums eux-mêmes, mais plutôt dans les univers et les motivations. C'était un passage obligé pour revenir à l'homme : LA matière qui m'intéresse.

L'écriture proprement dite t'as demandé beaucoup de temps ? Arleston est il intervenu ?
L'écriture a été la pièce maîtresse de l'ouvrage, mais elle s'est faite en très peu de temps car j'avais un second projet sur le feu, dans les mêmes délais : le roman de la collection Aire Libre. Mi-février, tout était terminé, mais j'y ai consacré mes nuits, tous mes temps libres et ma santé. Après, il y a eu des corrections par vagues successives (elles s'achèvent enfin. Encore que... je devrai encore valider les derniers chapitres dans les trois ou quatre jours qui viennent) et surtout, Christophe a ajouté des choses et réécrit certains passages après ma première version. C'était plutôt mieux et plus intéressant. En ce sens, il a pleinement respecté le cahier des charges : il n'a pas édulcoré mais davantage amplifié ou précisé certains détails. Avec le risque que ça se sente à la lecture. Donc, il a fallu uniformiser le style, gommer certaines choses. Après, ça a été un aller-retour entre lui et moi mais aussi entre la correctrice, Lise et moi.

Quel personnage as-tu découvert ?
Je pense avoir déjà répondu partiellement à cette question. Je pourrais ajouter que j'ai été réellement séduit par le personnage, et par ses failles peut-être encore plus que par ses qualités. (j'ai décidément tous les défauts du sale journaliste pervers...) Christophe aime qu'on l'aime, un peu comme Dany (mais ils fonctionnent différemment et pour des raisons qui leur sont propres) et ça me le rend touchant. C'est quelqu'un de généreux. D'intelligent. Et, me semble-t-il, d'une certaine probité ou à tout le moins d'une réelle lucidité.

Une chose m'a vraiment surpris : Arleston dit que sa fierté c'est LANFEUST MAG, plus que ses succès et ses 80 albums ! C'est un beau journal, il peut bien sûr en être fier, mais pourtant son nom s'inscrit en lettres de feu sur les albums !
Christophe est un journaliste dans l'âme. Et d'une. Un éditeur qui ne s'est pas pleinement réalisé dans ses tout premiers projets (comme il l'explique dans le livre). Et de deux. Mais surtout, il aime que les gamins l'aiment. Et ceux qui lisent le mag lui rendent au centuple ce que les lecteurs d'albums lui donnent. Ils écrivent. Interagissent. VIVENT au sens strict du terme dans l'univers du magazine. C'est ça qui le rend fier. Au-delà, c'est peut-être une coquetterie de "faux modeste"...
 
Arleston est un puits de science en BD, même s'il ne la ramène pas, il est dans les faits un chef d'entreprise, il possède une immense culture générale en plus d'être un scénariste et un homme de presse... tout ceci ne lui interdit pas de se montrer rentre dedans : il est très ferme sur certains points, c'est notamment un ami fidèle, un grand athée et un anticlérical forcené. Il dort selon ses propres termes sur une planche à clous, il a ses incertitudes mais en même temps il apparait parfois dans le livre très "définitif" et tranchant... bref c'est un homme entier et complexe, en principe on n'en fait pas le tour très facilement : que voudrais-tu approfondir avec lui si tu en avais l'occasion ?
Quelques autres crus du Rhône ? Heu... plus sérieusement, sur un plan strictement journalistique, je ne pense pas qu'on pourrait aller beaucoup plus loin. Ses barrières nous en empêcheraient. Mais sur un plan personnel, certaines choses nous rapprochent, notamment l'écriture pour le théâtre. C'est de ce côté-là que je serais tenté d'aller plus loin, dans l'échange, la confrontation. Je ne tiens pas à tout prix à ce qu'il se dévoile totalement face à moi. Je le trouve vrai. Intelligent. Et entier. Cela me suffit. J'ai juste envie de le connaître mieux, de passer peut-être avec lui des moments plus proches de ce que l'on appelle "l'intimité". Mais est-ce que cela intéresse vraiment tes lecteurs ?

Et toi Thierry, quels sont tes projets ?
Dormir, enfin !!! Je viens de passer cinq mois vraiment infernaux entre ces deux projets de livres, l'un pour Soleil, l'autre pour Dupuis, le journal de 13H tous les jours à la RTBF (avec des invités culturels quotidiens à préparer), une émission littéraire bi-mensuelle que je présente et prépare pour la télévision, des cours de journalisme que je donne à l'université. Il est temps que je me pose et que j'oublie un peu la BD. Pour me remettre au roman. Il y en a un qui m'attend depuis près d'un an et auquel je n'ai pas eu une minute à consacrer. Cette fois, la coupe est pleine !
 
 
FOCUS A SUIVRE
AU FIL DES SEMAINES QUI VIENNENT
 
 

"Le Voyageur de Troy, entretiens avec Arleston." Juin 2008. (cliquez pour agrandir le visuel)

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